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Bill T. Jones et Lincoln : mémoire organique

dimanche 22 novembre 2009,
par Raphaël Blanchier, correspondant à Boston


Six colonnes blanches qui découpent l’espace. La voix jazz-blues de Lisa Komara. Les danseurs, bruns et urbains dans la blancheur d’un monde étrangement neuf, tracent des spirales, découpent des directions, font naître des relations. Par le geste, un groupe se forme. D’un toucher de la main, les danseurs se relaient. Arabesques, volutes, ondulations habitent une scène claire, bleutée. Personne n’est irremplaçable dans cette première communauté du geste, qui échange par le toucher la ou les premières places, mais tout le monde a son rôle à jouer. Chacun fait son temps, déjà. Puis des vidéos de Janet Wong, directrice artistique associée, se déploient, projetées sur plusieurs plans. Avec les colonnes, les danseurs et les films, l’espace se fait profond et échelonné. Des villes de carton, sorties d’un autre temps, se déploient comme les images d’un livre d’enfant se déplient lorsqu’on tourne la page. Les colonnes sont déplacées. C’est maintenant le vestibule d’un temple, toujours frontal, mais formant une cellule au centre de la scène, une cellule, ou une tribune, que l’on peut traverser car elle n’a pas de mur, mais où l’on peut aussi, sans doute, rester prisonnier.

Danser le passé des États-Unis
La dernière pièce de Bill T. Jones, Serenade/The proposition, se veut une écriture chorégraphiée de la mémoire et de l’héritage de Lincoln, égrenant discours du grand homme, images de la Guerre de Sécession, symboles de la nation états-unienne ou réflexions des danseurs eux-mêmes sur le processus de création – danser historique ? Avec Fondly do we hope… Fervently do we pray et Serenade/ The Proposition, Bill T. Jones interroge l’héritage historique de la nation unifiée par ses projets, et non plus, comme il a pu le faire auparavant, le destin des Afro-américains. C’est probablement, pour le chorégraphe qui a dansé récemment à la Maison Blanche en l’honneur du président Obama, l’occasion d’interroger à la fois le passé, le présent et l’avenir du plus puissant pays du monde. Qu’est-ce qu’une figure, un symbole ? Que signifient des valeurs séculaires pour un pays qui vit au présent ? Qu’est-ce qu’un discours plein de belles idées, s’il est accompagné d’une guerre ? On ne peut s’empêcher de penser au dernier Nobel de la Paix… Pour Bill T. Jones, en tout cas, histoire, symboles, mémoire, sont essentiels pour cerner une identité collective. Se comprendre soi-même nécessite de savoir d’où l’on vient. Car il s’agit bien d’une mémoire vivante, analogue à ce que Boris Charmatz appelle « Musée de la Danse » [1]. Les danseurs ont d’ailleurs fortement contribué à cette recherche, à travers les textes récités notamment : que signifie se souvenir ? Comment incarner les personnages anonymes ou trop connus d’une époque révolue, en dansant avec des corps d’aujourd’hui ? Que faire de cette distance qui nous sépare d’un passé qui est pourtant porteur de notre identité, en tant qu’individus, en tant que communauté ?

Un spectacle organique
Sur l’air du Battle Hymn of Republic, des projections de flammes habillent la verticalité blanche des colonnes. Les costumes d’époque, les jupes amples qui prolongent de sublimes ronds de jambes comme les vestes d’homme et les tenues officielles, sont tous marqués d’un scotch rouge vif. Habillement, déshabillement. Foi dans les discours que l’on tient ou comédie sociale. Hasard ou marche de l’histoire. On n’est jamais sûr de savoir ce dont parle la pièce. Mais c’est probablement que, dans cette quête existentielle, le thème est à l’image du mouvement : il fluctue.
En effet, ce qui transparaît ici n’est pas le mouvement du Bill T. Jones des années 1990, celui des pas de claquettes ou de cake walk et d’autres danses afro-américaines du début du XXe siècle, des corps segmentés et des spasmes brusques de Last Supper at Uncle Tom’s Cabin/ The Promised Land. Il semblerait que les danseurs aient apporté cette fois une gestuelle fluide, tout en courbes et en spirales. Les colonnes sont tantôt dans l’ombre, tantôt dans la lumière, dédoublant l’espace, et permettant au flux tournoyant de trouver son chemin sur le rectangle de la scène, porté par la scansion de la musique et des textes. Étant donné la nature composite de la musique, du Requiem de Mozart arrangé par Chris Lancaster au Battle Hymn of Republic, et des séquences de danse juxtaposées, on a pu parler de “collage”. Rien n’est plus faux ! Une construction extrêmement soignée, où chaque chose à sa place constitue un tout organique, et où les traits de construction, rendus invisibles par tant d’art, disparaissent au profit de la plus intense émotion. Entre portés et solos, contacts et canons, les danseurs se retrouvent régulièrement sur la ligne médiane de la scène, pour d’étranges photos-souvenirs. Tout le volume scénique, de bas en haut, est habité, vivifié, pulpeux, organique, sans rien coûter à la clarté des mouvements. On ne sait plus ici si le mouvement soutient la musique, la musique les images, ou les images le mouvement.
Une mémoire d’antan pour le monde moderne ? Peut-être. La question est intéressante ; le résultat – synthèse pas toujours originale – est avant tout un profond bonheur visuel, kinesthésique et synesthésique.

Serenade/The proposition de Bill T. Jones, avec la Bill T. Jones/ Arnie Zane Dance Company, University of Massachussetts, Fine Arts Center. Le 5 novembre 2009.


Portfolio

Erick Montes (c) Paul B. Goode LaMichael Leonard (c) Paul B. Goode Paul Matteson, Peter Chamberlin, Maija Garcia (c) Paul B. Goode Peter Chamberlin, Shayla-Vie Jenkins, Leah Cox (c) Paul B. Goode

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