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Danse, danse, danse

Haruki MURAKAMI

par Marguerite Herlant


Le roman Danse, Danse, Danse a fait suite, sur le tard, à la Trilogie du Rat [1], tryptique autobiographique décalé dans lequel Haruki Murakami met en scène ses désillusions d’adolescent puis d’homme mûr.

Contrairement à ce qu’indique le titre, la danse en elle-même ne constitue pas le centre de l’intrigue à proprement parler. Le narrateur est un journaliste de trente-quatre ans. Personnalité résignée en apparence, il va être entraîné dans un tourbillon d’événements dont il ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants.
Tout se passe entre rêve, monde des ombres et monde réel. Des pressentiments et des souvenirs flous guident le protagoniste vers l’hôtel du Dauphin (voir La course au Mouton Sauvage). Là une succession de rencontres va progressivement donner du rythme, du relief, voire du sens, à son existence jusqu’alors plate et neurasthénique : Yuki, 13 ans, petite femme qui subit les accès d’irresponsabilité de sa mère, Yumiyoshi-san, réceptionniste à l’hôtel, Gotanda, qui n’a envie de coucher qu’avec une femme, la sienne, May, prostituée de luxe... et l’homme-mouton. Ce dernier, qui attendait sa visite dans le monde des ombres, tente ce conseil auprès du protagoniste :”[Tu dois] continuer à danser tant que tu entendras la musique. Ne te demande pas pourquoi.”

La musique que nous, lecteurs, “entendons”, c’est le fond de jazz, de funk et de rock des 70’s qui s’échappe du lecteur cassette de la vieille Subaru ou des enceintes des cafés enfumés. Comparable à Jean-Pierre Bacri entonant “Je suis malade” [2] dans “On connaît la chanson” [3], le narrateur justifie la fatalité par un “different strokes for different people” [4] et se fredonne à lui-même “Tiiiiimes they are a-chaaaangin’...” de Bob Dylan.

Désabusé par l’intransigeante société de la consommation de standing, le narrateur vit, survit, s’oblige à “placer ses pieds comme il faut, [à] maintenir son propre système. Continuer à observer attentivement où [le] mène le courant. Continuer à être dans ce monde-ci.” Dans ce monde-ci, où “on crée l’illusion que des choses complètement inutiles sont indispensables”, la danse est une forme de résistance passive, d’errance marginale, un mouvement pour surnager. Comme un oiseau volerait à tire-d’aile, le narrateur danse. Comme un chamane provoque la transe pour entendre la voix des dieux, il danse. Porté par la légèreté d’une nuit d’amour ou celle de son insignifiance existentielle.

“Le monde peut changer autour de moi, ça ne fait rien. ça n’a rien à voir. Ce sont des pas de danse très compliqués, et on n’a pas le temps de penser à ce qui se passe autour. Si on réfléchit trop, on se trompe dans le pas. Alors on devient maladroit.” Danser, donc. Jusqu’à l’épuisement.

Editions Seuil, 1988.


Notes

[1] La Trilogie du Rat :
- Écoute le Chant du Vent (1979)
- Le Flipper de 1973 (1980)
- La Course au Mouton Sauvage (1982)

[2] “Je suis malade” - Serge Lama

[3] On connaît la chanson, d’Alain Resnais - 1997

[4] “des rythmes différents pour des personnes différentes” - “Everyday people” de Sly and the Family Stone

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