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Interview

Gérard Uféras en coulisse

vendredi 5 juin 2009,
par Charlotte Imbault


Gérard Uféras, photographe, est à l’honneur à la Maison européenne de la photographie jusqu’au 14 juin 2009. Pour la sortie d’États de grâce, dernier ouvrage de l’artiste, l’exposition regroupe les photographies des coulisses des défilés de mode, des grands opéras et du Ballet de l’Opéra national de Paris. Une belle rétrospective qui a été l’occasion pour Danzine de revenir sur Un pas vers les étoiles, série consacrée aux danseurs de la Grande maison et réalisée entre 2003 et 2005.
Comment le regard de Gérard Uféras rencontre-t-il la danse ? C’est ce qu’on a tenté de débusquer au détour d’une discussion sans ambages. Un souci de la ligne, un humour certain, une discrétion bienveillante : entrons par les mots dans son univers.


« Le pianiste a été formidable : il les a écoutés comme on écoute des grandes personnes, très attentivement, et en même temps, on perçoit son petit regard amusé. »

Comment avez-vous commencé à photographier la danse ?
Tout à fait par hasard. En 1988, j’ai eu l’occasion de participer à une carte blanche donnée à plusieurs photographes pour faire des photos à l’Opéra de Paris. J’ai travaillé aussi bien sur le lyrique que sur le ballet, mais à l’époque je trouvais les danseurs repliés sur eux-mêmes, allergiques à ce qui pouvait venir de l’extérieur. Par la suite, à chaque fois que je me retrouvais dans un grand opéra où il y avait une troupe de danse, j’avais toujours tendance à me focaliser sur le monde du chant et oublier les danseurs. Quelques années plus tard, j’ai travaillé à Moscou, au Bolchoï, et la programmation d’opéras ne m’a pas intéressé, donc j’ai recommencé à photographier des danseurs, par défaut en somme ! Ensuite, j’ai réalisé un sujet à Cuba sur Alicia Alonso. C’est en 2003 que j’ai reçu la commande de L’Express pour travailler sur la troupe du Ballet de l’Opéra de Paris. Quinze ans plus tard, je me suis retrouvé dans le même lieu, mais l’atmosphère était complètement différente. J’ai découvert des danseurs sensibles, ouverts… J’ai été tellement passionné par le sujet que j’ai décidé de monter un projet sur plusieurs années, de dépasser le temps de la commande, pour aboutir sur un livre et une exposition [1].

Vous réalisez des portraits, vous photographiez la mode, les coulisses des théâtres. Quelle est la spécificité dans l’acte de photographier la danse ?
Pour moi, il n’y a pas de différence d’approche entre mon travail sur les danseurs et celui que j’effectue pour la mode ou pour tout autre sujet. Bien sûr, il y a des difficultés particulières, mais rien ne change fondamentalement. Je ne suis pas photographe de danse : je ne cherche pas à traduire une chorégraphie. Je suis photographe avant tout. J’apporte mon regard, mon interprétation de la réalité que j’observe. Pour photographier la danse, il faut la ressentir. Si vous ne respirez pas avec la danse, si vous ne dansez pas mentalement avec les danseurs, vous faites de mauvaises photos. Il faut se laisser aller aux émotions. Quelque chose s’abandonne en vous à la danse.


« C’est la danse que vous voyez dans son regard quand elle est là, en coulisses de Signes. Alice Renavand regarde les danseurs, et son cœur, son âme ou son cerveau fonctionne. Elle danse parce qu’elle est habitée par l’esprit de la danse. »

À quel moment appuie-t-on sur le déclencheur ?
Les photos se font sans réflexion ou disons plutôt que la réflexion n’est pas formulée : elle passe par la sensibilité et beaucoup d’autres choses. On construit une photo : on la structure graphiquement, on la pose sur des lignes, mais c’est également très fugitif.
Pour mon travail Un pas vers les étoiles, j’étais guidé par les émotions que je ressentais en fonction de ce que je voyais. Il y avait des choses tellement belles en coulisse ! D’un seul coup, vous voyez quelqu’un en train de dormir et puis vous regardez ailleurs, vous voyez qu’au loin, dans un petit coin, il y a deux danseurs qui sont en train de discuter en catimini, ça a l’air intéressant, la lumière est belle : donc vous y allez et puis à côté, vous découvrez un soulier posé par terre on ne sait comment, les lacets tombent. Ce sont de petites choses.

Qu’avez-vous cherché à capter à travers la série Un pas vers les étoiles ?
Tout m’intéressait : aussi bien les échanges humains que la danse, le spectacle, la lumière… J’avais envie de retranscrire l’investissement artistique de personnalités passionnées par leur voie d’expression et montrer la magie du théâtre. Dans un théâtre, les jeux d’ombres et de lumières me fascinent. La vie de l’œil, c’est l’ombre. Même si le livre s’appelle Un pas vers les étoiles, je n’ai pas voulu faire un pas vers les danseurs étoiles, mais j’ai souhaité rendre compte de l’esprit du danseur qui chemine vers les étoiles, vers son rêve. Mon envie n’était pas de mettre en avant les solistes : j’ai photographié la compagnie dans son ensemble. Je souhaitais donner à voir leur humanité. Comme tout le monde, ils ont des moments d’attente, des amourettes… Je les ai trouvés profondément sympathiques. Je les ai aimés. Après cette série, je suis devenu un connaisseur en danse !


« C’est un machiniste qui regarde. Au niveau des formes, la photographie est incroyablement structurée avec quelque chose dans le flou, dans l’attente : quelque chose de très calme. Et ces petits insectes qui sont en train de danser sur la gauche, c’est vraiment tout à fait l’esprit de Forsythe. Souvent chez ce chorégraphe, les danseurs me font penser à des insectes. Des insectes électrisés par les mouvements de la vie. Vous savez, comme ces araignées d’eau ? »

Quel connaisseur êtes-vous devenu ?
Avec les danseurs du Ballet de l’Opéra, j’ai approché l’œuvre de Jiří Kylián et de Mats Ek. Ce sont des chorégraphes que j’aime tout particulièrement. Kylián a un rapport à la femme que je trouve merveilleux. Avant de me passionner pour le ballet, j’allais déjà voir William Forsythe et Pina Bausch. Chez Pina Bausch, j’y vois avant tout du théâtre pour moi qui ai d’abord été un amateur de théâtre. J’aime beaucoup aussi Philippe Decouflé. Je suis vraiment devenu un passionné de danse. J’adore regarder les gens danser et les photographier. En ce moment, je fais un sujet sur le mariage et je photographie des mariages à Paris dans toutes les communautés. Je photographie des danses turques, arabes, grecques… Ce qui m’intéresse, c’est aussi bien la danse en elle-même que ce qu’elle véhicule : les sentiments, l’approche amoureuse, l’approche au combat…
La danseuse qui m’a le plus épaté ces derniers temps, c’est Svetlana Zakharova. Les attaches, la courbe des bras : c’est une pure merveille. Elle semble sortie d’un dessin animé où tout est fait pour arriver à la ligne et à l’épure. Cette femme est une épure. Ce qui m’attire chez elle, c’est une élégance, un certain sens de l’harmonie, une élévation : la grâce.

Comment rendre compte de la grâce en photographie ?
Si j’avais une recette, je vous la donnerais. En tout cas, j’essaye de m’en approcher. La grâce est tout à fait perceptible : quand quelqu’un a la grâce vous le sentez. Ce n’est pas insaisissable, mais c’est très précieux. La grâce porte en elle un mystère qui est insondable. On ne peut pas dire que l’on va tout montrer de la grâce, on en montre que ce qu’elle nous évoque : un mystère d’harmonies.

P.-S.

ACTU de Gérard Uféras
La galerie POLKA organise à l’Hôtel Sofitel Paris le Faubourg (15, rue Boissy d’Anglas, Paris 8ème) une exposition intitulée "Si la mode m’étais contée…" du 9 SEPT au 31 OCT 2009. Entrée libre.
Les autres photographes exposés sont : Derek Hudson, Cathleen Naundorf, Jean-Marie Périer.

Notes

[1] Un pas vers les étoiles : livre publié aux éditions Flammarion en 2006. L’exposition a été organisée la même année au Palais Garnier.

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