Le baroque reste contemporain. Au-delà des clichés du XVIIe siècle et de l’imaginaire de la cour de Versailles muséifié dans la naphtaline, Béatrice Massin a livré lors d’une "Grande leçon de danse" au Centre National de la Danse (CND) la substance toujours vivace du style baroque. A partir des traités de l’époque, et notamment les recueils de notation de Raoul-Auger Feuillet, Béatrice Massin, ancienne danseuse contemporaine, ressuscite avec sa compagnie toute l’énergie du style baroque, et sa présence à travers l’espace de la danse et de la musique.
A l’époque où la danse a une importance primordiale, dans les sphères politique et sociale, où elle est le passage obligé pour toute la noblesse, une technique va naître, codifiée pour des corps amateurs. Dans l’étude des témoignages de l’époque, la chorégraphe retrouve l’essence du mouvement, la justesse anatomique, intuitive pour l’époque, basée sur l’utilisation du poids du corps. "Il ne s’agit pas de se livrer à une reconstitution mais de retrouver à l’intérieur du corps la manière avec laquelle cette danse a été imaginée, conçue, vécue", explique-t-elle. Dans les témoignages historiques, on parle de jambe d’appui, de transferts de poids, et de sa mise en volume dans l’espace, pour l’amplifier dans toutes les directions.
Volume et poids
Une mise en volume chère au baroque, que l’on retrouve dans les tableaux de Rubens, mais aussi, et pour la première fois dans l’ouverture des pieds. On invente des mouvements de bras qui fonctionnent avec les directions. Les costumes de l’époque empêchent les mouvement d’épaule : ce sont les coudes qui permettront de donner l’amplitude au mouvement. Par la retranscription des postures, Béatrice Massin retrouve dans le relâchement du poids du coude vers le sol une connexion avec la terre qui va permettre une libération de la ceinture scapulaire et aussi donner une possibilité d’élévation vers le ciel. Ainsi, le Roi Soleil pouvait grâce à ce mouvement, se sentir médium entre la Terre et le ciel, représentant de Dieu parmi les hommes. Quant au volume, il est donné par l’opposition du bras par rapport à la jambe.

Musicalité du baroque
De ces postures et de leur ressenti, Béatrice Massin et ses danseurs retrouvent toute l’énergie du baroque, ses possibles dans la verticalité et dans l’espace. Accompagnés par le clavecin brillant de Freddy Eicheberger, sur une gavotte, une sarabande ou un rigodon, les huit danseuses et danseurs entament les 1/2 coupés (1 appui au sol), coupés (2 appuis) et pas de bourrée (3 appuis), soulignés d’un léger élevé. Les bras tournent en opposition, les têtes font des cercles en l’air, et le sentiment de joie et d’émerveillement rempli subitement le Grand studio du CND. On déguste le plaisir de voir cet espace traversé par ces mouvement amples et généreux, à des vitesses tantôt lentes, tantôt plus rapides, ou suspendus à une pincée de clavecin.
La musicalité du corps baroque permet "à la note de continuer à travers le corps plutôt que le ponctuer". Il s’agit d’être là au premier temps du mouvement contrairement au geste romantique où l’on prend le temps de s’y installer.
Pas grave, emboîté, contre-temps, en miroir ou en symétrie, sur des trajets circulaires ou rectilignes, les danseurs se croisent, se répondent, et rient de ce ballet improvisé et non moins chorégraphié.
La notion d’improvisation est très présente dans le baroque : "le dialogue fréquent entre les musiciens et les danseurs donne cet aspect vivant et dynamique très proche de la danse contemporaine", rappelle Béatrice Massin. Sur une consigne de "frotté" pour ponctuer les enchaînements, les danseurs se frottent les cuisses, se grattent la tête, se frictionnent mutuellement, l’une traverse même la scène avec un moon walk qui reste dans le ton : on assiste à la création d’un opéra comique.
Loin du témoignage historique et de la volonté de plaquer à une image du XVIIe, l’oeuvre de Béatrice Massin redonne à la danse baroque toute son actualité, sa vivacité et sa fantaisie. La Compagnie Fêtes Galantes présente son spectacle le 22 mai prochain à Bagnolet Que ma joie demeure. Elle reste intacte.