Interview
lundi 30 novembre 2009,
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Lancés par Diaghilev en 1909, les Ballets russes auront profondément renouvelé la conception de la danse en France. 2009 est l’année de leur centenaire. Divers hommages fleurissent dans les salles de théâtre. La Bibliothèque-musée de l’Opéra Garnier (enclave de la Bibliothèque nationale de France) propose jusqu’au 23 mai 2010 une exposition qui met en avant les costumes et décors de ces célèbres saisons. Le conservateur Mathias Auclair, commissaire de l’exposition, revient sur la personnalité de Diaghilev, mécène aux multiples talents.

Vous consacrez le premier volet de l’exposition à Diaghilev, comme esthète et organisateur de génie, en privilégiant les aspects administratifs et financiers de l’entreprise des Ballets russes. Pourquoi avoir choisi cet angle ?
Nous avons voulu montrer que dans toute aventure artistique, on ne peut s’arrêter seulement à la création en soi. D’autres variables entrent en jeu : financières, administratives, voire diplomatiques. Et puis nous voulions aller à l’encontre de l’idée d’une histoire artistique, présentée comme une sorte de génération spontanée, auréolée de béatitude, où il y aurait, d’un côté, les génies et, de l’autre, une intendance secondaire et moins intéressante. On n’a pas voulu démystifier les Ballets russes, certes, mais tenter de comprendre ce qui fait une entreprise artistique et en évoquer toutes les dimensions.
Diaghilev aimait à se définir comme un « mécène sans argent ». Comment a-t-il réussi, dans ces conditions, à promouvoir si brillamment les Ballets russes ?
Lui-même a entretenu un certain brouillage sur la façon dont il y est arrivé. C’est une personnalité riche et complexe que l’on a beaucoup de mal, encore, à cerner. Fondateur de la revue Le Monde de l’art (en 1898), il gravitait dans les milieux intellectuels d’avant-garde à Saint-Pétersbourg. Il disposait aussi de l’appui du directeur des Théâtres impériaux, des cercles officiels et bénéficiait de soutiens politiques à la cour du tsar Nicolas II. Diaghilev avait en tête de rejoindre Paris pour y faire connaître l’art russe. Il sera soutenu dans cette entreprise, car ce qu’il proposait avait également une dimension politique. En effet, exporter l’art russe en Occident n’était pas totalement anodin, d’un point de vue diplomatique, à l’époque de l’alliance franco-russe. Toutefois, il a été privé de subventions, parce qu’il a préféré monter Giselle avec la ballerine Anna Pavlova plutôt qu’avec la Kchessinskaïa, ancienne maîtresse du tsar, qui, mortifiée, a intrigué pour faire éconduire Diaghilev de la cour.
Si le contexte diplomatique franco-russe était favorable au projet artistique de Diaghilev, pourquoi la direction de l’Opéra de Paris a-t-elle refusé que les Ballets russes se produisent sur la scène de Garnier ?
En fait, l’Opéra avait déjà accueilli Diaghilev, mais pour des concerts de musique russe, en 1907, ou pour des représentations d’opéra, en 1908. En 1909, à la suite de ses heurts avec la cour, Diaghilev n’avait pas pu remonter une programmation d’opéra et proposait du ballet. Or, à l’époque, entre la Russie et la France, la conception du ballet était radicalement différente. En France, le ballet n’était qu’un divertissement, inséré entre deux actes d’opéra. On ne trouvait pas de véritables ballets, qui durent une heure trente. Même Giselle est sortie assez rapidement du répertoire de l’Opéra de Paris. Cet art n’était pas bien considéré.
En Russie, c’était tout différent : il existait un répertoire de grands ballets – ceux de Tchaïkovski notamment – et de remarquables maîtres de ballet comme Marius Petipa. Il y avait aussi de très grands danseurs, influencés par les écoles française et italienne. Diaghilev est donc arrivé avec un modèle de ballet totalement inconnu en France et l’Opéra de Paris a refusé, dans un premier temps, de lui ouvrir ses portes, car ce qui intéressait le directeur de l’Opéra, c’était exclusivement l’art lyrique. Diaghilev a donné la première saison des ballets russes en 1909 au Théâtre du Châtelet. Le succès a été foudroyant. On n’avait jamais vu une telle explosion de sons, de rythmes, de mouvements, de couleurs, bref une telle alliance des arts. L’Opéra de Paris se ravisera dès 1910, comprenant qu’il risquait de manquer quelque chose d’important… et de se priver de grosses recettes. Il ouvrira donc sa scène à Diaghilev.
On parle parfois de Diaghilev comme d’un impresario de génie. Est-ce une image exacte ?
Je ne sais pas s’il aurait aimé qu’on le considère comme un impresario. Diaghilev n’était pas seulement un esthète qui avait bien compris comment se construit une entreprise artistique, et comment trouver les aides financières et politiques nécessaires. C’était aussi, incontestablement, un homme féru d’art, qui avait un véritable projet artistique. Toutefois, il n’a pas construit tout seul les Ballets russes. Il n’était pas « le » grand génie avec, gravitant autour de lui, des gens bien gentils et dévoués, mais qui seraient moins doués. D’autres personnalités, artistes de grand talent, l’ont grandement épaulé dans cette entreprise.
Pouvez-vous nous parler de ces artistes ?
Notamment, les décorateurs Alexandre Benois et Léon Bakst qui ont joué un rôle très important dans la politique artistique et le succès des Ballets russes : Bakst, animé par sa passion pour le Siam (l’actuelle Thaïlande), dépeint ainsi, dans Schéhérazade, un Moyen-Orient anarchique et cruel qu’il oppose à l’Extrême-Orient serein et magnifié des Orientales ou de L’Oiseau de feu.
Quel a été, par ailleurs, l’apport aux décors de ballet des peintres de l’avant-garde internationale ?
L’engagement de Picasso dans le décor et les costumes de Parade a constitué un tournant significatif dans les choix de Diaghilev en matière de décors de ballet. En faisant travailler par la suite des peintres de chevalet comme Derain, Matisse, Braque ou Rouault, Diaghilev mettra un terme au monopole des peintres-décorateurs de théâtre et fera de la scène un rendez-vous des avant-gardes. Le talent singulier de danseurs comme Nijinski, Karsavina ou Pavlova, par ailleurs, marquera les Ballets russes de façon indélébile. D’une certaine façon, on peut dire que Diaghilev a fait les Ballets russes, et que les Ballets russes ont fait Diaghilev.
Catalogue de l’exposition, Les Ballets russes, Mathias Auclair et Pierre Vidal, éditions Gourcuff-Gradenigo, 2009, 280 p., 39 €.