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Saporta fait mauvais genre

samedi 30 janvier 2010,
par Thamin Abdesselam


Sur le parvis glacial de la BNF, le Dansoir, chapiteau de bois capitonné de velours, est déjà un anachronisme. Ici la compagnie Karine Saporta a recréé "La Maison chéri-chérie", présentée comme un clin d’oeil aguicheur à l’univers des spectacles érotiques du début du XXe siècle.

Si le titre sirupeux de la pièce évoque un érotisme "câlin et sensuel", de ceux qui "faisaient se pâmer le tout Paris assoiffé de plaisir", c’est avec le calvaire sanguinolent du Christ crucifié que la pièce démarre : le Stabat mater dolorosa de Pergolese [1] fige les deux premières danseuses sur leur chaise, l’une en premier, l’autre en arrière plan, picturales.

Une tension dramatique s’empare de l’arène à mesure qu’une lumière rouge et or les révèle. Vêtues de talons hauts, guêpières et collerettes blanches à jabot, elles prennent chair comme sorties d’un clair-obscur de Rembrandt.

S’adressant au public, impudentes, elles se déhanchent debout ou à quatre pattes, au son de la soprano dont les mots sacrés, traduits du latin ne sont autres que :

Quel homme sans verser de pleurs
Verrait la Mère du Seigneur
Endurer si grand supplice ?

Vierge des vierges, toute pure,
Ne sois pas envers moi trop dure,
Fais que je pleure avec toi.

Du Christ fais-moi porter la mort,
Revivre le douloureux sort
Et les plaies, au fond de moi.

Fais que Ses propres plaies me blessent,
Que la croix me donne l’ivresse
Du Sang versé par ton Fils.

Mais une boîte à rythme criarde ponctuée de râles de plaisir se surajoute à cette religiosité médiévale donnant rapidement l’impression d’un chaos infernal. Le comédien Jean-Luc Orofino vêtu d’une cape, apparaît du fond, et sera tout au long le Maître de cérémonie.

"Ce soir vous allez voir des choses"
Sa petite taille, sa voix métallique et autoritaire, ajoutent à l’aspect fantastique de la scène. Il égrenne froidement un lexique anatomique suggestif, avant d’encorder les danseuses aux piloris, et lorsqu’apparaît le danseur, en guêpière aussi, il le dressera comme un animal captif dans un enclos.
Une voix plaquée sur la techno renforce cette crudité par des phrases où le langage bascule dans le registre sadien.

Deux ou trois couples quittent les rangs du public, mais perdus dans l’entrée, se retrouvent, malgré eux, piégés dans ce tableau, dont ils tentaient de fuir la vue.

© Geoffrey Benoit

© Geoffrey Benoit


Femmes bâchées
Les ondulations des torses révulsés, ajoutées à l’impassibilité des visages, apparaissent comme une critique acerbe des danses de charme, les corps ne sont plus que des objets destinés à consumer le désir de l’audience. Les danseuses deviennent même mannequins de vitrines lorsqu’elles entrent dans des mouvements d’automates programmés pour des pauses obscènes, ou qu’elles déboulent en poupées glacées pour s’enrouler dans les accessoires de bondage.

L’idée est renforcée par un emballage de plastique transparent avec lequel leur bourreau vient recouvrir l’une d’elle immobilisée, pâle et mortifiée, évoquant la Laura Palmer de David Lynch [2]. Dans une lumière stromboscopique, des nonnes s’avancent puis s’arrêtent en saccades rapides. Le sacré n’existe plus que dans l’épouvante.

Animalité
La scène se change alors en cérémonie Dyonisiaque. Les danseurs portent des masques d’animaux, ressemblant aux divinités antiques où Georges Bataille dans "l’Erotisme" situait justement la possibilité de transgression. "De l’érotisme, écrivait-il, on peut dire qu’il est l’approbation de la vie jusque dans la mort".
Leurs doigts se prolongent de fourchettes et de cuillères, aptes maintenant à briser les tabous de l’horreur et du cannibalisme, vecteurs eux aussi de catharsis érotique selon Sade, Bataille ou même Apollinaire. Les lumières nappent les peaux de vermillon, les gestes sont convulsifs dans un espace aligné et maîtrisé, le rite est à son paroxysme. La frontière atteinte, c’est alors que le langage rebascule en sens inverse. Le calme revient, le Stabat matter reprend pour boucler ce rêve monstrueux.

Dans cette œuvre, la chorégraphe n’explore pas tant l’esthétique des Folies Bergère que celle des fêtes foraines ou du Grand Guignol de la Belle Epoque, qui fascinait le public. Freud écrira en 1885 des Parisiens qu’"ils ignorent la pudeur et la peur. Les femmes comme les hommes se pressent autour de nudités comme des cadavres de la morgue, ou des horribles affiches dans les rues annonçant un nouveau roman dans tel ou tel journal et donnant en même temps un échantillon de son contenu" [3].

Karine Saporta s’inscrit avec "La maison Chéri-chérie" dans la lignée de la création plastique contemporaine du "mauvais genre" [4], celui de Cronenberg, Serrano, Koons ou Greenaway et signe pour le plaisir d’une jauge restreinte et confidentielle une œuvre jouissive, à défaut d’être lubrique.

Chrorégraphie : Karine Saporta
Danseurs : Vanessa Biel, Anne-Charlotte Couillaud, Victoria Jamard, Claire Pidoux et Nordine Hamimouch
Comédien : Jean-Luc Orfino
Musique : Conception Karine Saporta, réalisation sonore Romain Drogoul, à partir du Stabat Matter de Jean-Baptiste Pergolese
Costumes : conception Sylvie Skinasi, réalisation Jackie Tadeoni et Milena Sloata
Lumières : création Karine Saporta et Benoît Lefebvre
Régie : Benoît Lefebvre et Patricia Lecornu

Photos :© Geoffrey Benoit


Portfolio

© Geoffrey Benoit © Geoffrey Benoit © Geoffrey Benoit © Geoffrey Benoit © Geoffrey Benoit

Notes

[1] http://www.deezer.com/listen-2743615

[2] Twin Peaks.

[3] S. Freud, Correspondance, lettre du 3 décembre 1885.

[4] Dominique Baqué, Mauvais genre(s), érotisme, pornographie, art contemporain, Editions du Regard, 2002.

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