Photographe indépendant pour les arts de la scène et l’architecture, Sébastien Mathé intervient régulièrement à l’Opéra national de Paris sur la saison danse. Depuis 2004, il a lancé Viva Danza, portfolio qui interroge la représentation iconographique de la danse en prenant le parti de donner à voir le mouvement.
Sa rencontre avec la danse s’est faite par hasard. « Je préparais un BTS de photographie en alternance : une semaine de cours s’enchaînait sur une semaine de travail en laboratoire photographique professionnel… C’est à ce moment-là que le lien s’est fait, puisque ce laboratoire traitait les images pour l’Opéra de Paris. » Très vite, l’étudiant, introduit par les photographes de la grande maison, se familiarise avec le terrain en se rendant aux générales pour apprendre à photographier la danse, mais la tâche n’est pas facile et deux ans seront nécessaires pour obtenir un résultat de qualité. « Photographier la danse m’intriguait : j’avais envie de savoir comment faire des images à partir du corps en mouvement. Ma première expérience a été Giselle à Garnier - le Giselle classique j’entends -, où, au grand maximum, j’ai dû réussir à faire dix images ! Toutes les autres étaient ratées. Mais cela ne m’a pas découragé, bien au contraire… Je me suis pris au jeu, j’ai eu envie de relever le défi : j’ai réemprunté le matériel, je suis revenu sur mon temps libre et, petit à petit, j’ai appris. »
Après un essai concluant sur Le Parc d’Angelin Preljocaj en 2005, Sébastien Mathé succède à Jacques Moatti et Thierry Mongne à l’Opéra national de Paris ; son rôle est alors celui d’un photographe de commande, ce qui implique le respect de plusieurs critères. « Les images que je réalise en répétition et en spectacle sont utilisées pour les programmes ou pour le service de presse. Leur rôle est de promouvoir les ballets. En représentation, le critère premier est d’avoir une image qui ait du sens. Il est nécessaire de figer les moments-clé de chaque ballet, de créer une image qui soit narrative. Un autre paramètre intervient également : l’image doit être prise au bon moment. En danse classique par exemple, pour un grand jeté, c’est au grand écart et pour une arabesque, au moment où les danseurs sont en extension maximale. Quant aux images des programmes, prises en répétition, c’est un peu différent. Le travail est plus libre : je peux plus facilement aller chercher les émotions, les expressions du visage, les moments de concentration. Les cadrages sont généralement plus serrés : je suis plus proche des danseurs. »

Parallèlement à son activité principale de photographe de commande, Sébastien Mathé a monté le projet Viva Danza, seule série d’images qu’il revendique en tant qu’auteur et qui s’articule autour de la notion du mouvement. Comment retranscrire le mouvement à travers une image ? Tout a commencé, pendant sa période d’apprentissage, sur le ballet Signes de Carolyn Carlson. « À l’époque je ne maîtrisais pas encore la technique et pour pallier le manque de lumière, j’avais décidé de faire des images en pause longue. C’est une technique qui permet d’obtenir une trace lumineuse du mouvement, la durée d’exposition étant plus longue. C’est ainsi que j’ai réalisé les trois premières images de la série ! » La retranscription de cette durée est devenue la question centrale de Viva Danza. « Mon premier critère de sélection est qu’il doit se dégager de ces images fixes une sensation de mouvement. Quelque chose doit échapper à l’image, sortir du cadre photographique. Il est important pour moi de rendre compte d’un flux d’énergie, que l’image soit moins fixe, plus vivante. La notion de hasard est à ce titre essentielle : quand je travaille sur cette série, je ne sais jamais si j’obtiendrai une image intéressante, car la trace que laissera le mouvement photographié est imprévisible. Tout le propos de Viva Danza est là : la danse, art du mouvement, peut-elle être photographiée ? »
Le travail de Sébastien Mathé sur Viva Danza va à l’encontre de l’image traditionnelle de danse, circonstanciée, valorisant l’interprète et la chorégraphie ; une nouvelle vision sur l’iconographie habituelle est apportée. « Viva Danza est pour moi davantage une série d’images de danse que tout mon travail effectué au quotidien pour l’Opéra, car elle rend compte de l’essence même de la danse : le mouvement. L’interprète est volontairement non identifiable, car je recherche une dimension intemporelle. À travers ces photographies, je souhaite bien sûr faire réfléchir, interroger ce paradoxe entre l’image fixe et le mouvement, mais aussi faire rêver. Je suis actuellement souvent déçu par la production photographique contemporaine, dans laquelle les images n’arrivent pas à exister seules et ont besoin d’un discours critique pour en expliquer le sens. S’agissant des images de Viva Danza, je souhaite qu’elles existent par elles-mêmes, qu’elles soient esthétiquement agréables à regarder. Je suis attaché au fait d’avoir des images les plus épurées possible, propres à mettre en valeur l’élégance et la grâce des danseurs. Chacun peut ainsi lire les images au niveau qui lui convient : appréciation purement graphique et visuelle, ou lecture plus intellectuelle. »

Quant au choix des pièces chorégraphiques qui rentrent dans le projet Viva Danza, il se porte davantage sur la danse contemporaine. « Pour détacher le mouvement, j’ai besoin d’un fond de scène uni. Si je photographie par exemple le ballet Raymonda, avec un décor, le rendu sera trop chargé : l’image perd alors de sa force visuelle. C’est pourquoi, le plus souvent, le fond est noir. Il m’arrive, en post-production, d’optimiser l’effet visuel en éclaircissant certaines zones, en ajustant la courbe de contraste pour ne garder que l’essentiel, mais le mouvement et la composition de l’ensemble sont présents dès la prise de vue. »
Les chorégraphies photographiées ne se limitent pas à la programmation du seul Opéra national de Paris, car il lui tient à cœur d’associer au projet plusieurs théâtres. « Je travaille avec l’Opéra bien sûr, mais aussi avec quatre autres théâtres. J’envisage Viva Danza sur le long terme, et j’ouvrirai progressivement le projet à d’autres théâtres pour enrichir la série. » Des partenariats à l’étranger sont même envisagés, car « pour traiter d’un sujet universel, il est nécessaire de se placer à la même échelle ».
Novembre 2008
Retrouvez l’ensemble du portfolio Viva Danza sur www.vivadanza.fr