Entretien
mercredi 27 janvier 2010,
par
Après vous être joué de vos doubles dans Journal d’inquiétude et de votre autobiographie dans Thierry Baë a disparu, vous semblez vous jouer de la danse dans Tout ceci (n’) est (pas) vrai… [1]
En quoi les deux pièces se nourrissent-elles de celle-ci afin de former ce que vous considérez comme un triptyque ?
Tout ceci (n’) est (pas) vrai est la première pièce dans laquelle j’ai abordé ce principe de travail sur le faux, le vrai, le mensonge qui peuvent nourrir une réalité artistique, lui donner chair.
Avant de m’approprier mon existence, j’ai choisi un sujet plus extérieur. Je peux poser un regard objectif sur un sujet qui m’est proche. La danse de santé et la figure historique constituent mon trajet artistique. J’associe la danse de santé à ma pratique du Tai-chi-chuan et je suis attachée à l’idée qu’à travers la figure historique chaque danseur peut exprimer sa danseuse idéale.
En travaillant l’idée du vrai et du faux, en m’amusant à montrer comme faux des éléments du vrai et comme vrai – grâce à la force de la source, grâce à la puissance de l’argument – ce qui n’a pas d’existence réelle. Journal d’inquiétude et Thierry Baë a disparu sont le développement de ce principe de questionnement de la réalité apparente.
Quelle différence faites-vous entre l’utilisation du faux et des éléments mensongers dans ces créations et une œuvre de fiction pure ?
Je m’intéresse à ce qui fait la force d’un message, ce qui le rend crédible, à l’escroquerie qui fait paraître vrai. Dans la pièce, tout est faux et pourtant les spectateurs s’amusent à distinguer des éléments de réel. Ils croient, par exemple, au CERAM [2] ou à Dora Vallès. Pourquoi ? Qu’est-ce qui donne envie de croire, qu’est-ce qui pousse à faire confiance, qu’est-ce qui fabrique l’illusion de la vérité ?
On a toujours utilisé le mensonge pour permettre la réalité artistique : les couleurs d’un coucher de soleil, la perspective, les danseuses sur pointes et l’envol… Je crois qu’il ne s’agit pas d’une transposition de la réalité mais de la construction consciente d’une illusion. L’acte fondateur de l’illusion vise l’adhésion, la croyance avant de devenir une convention. L’artifice est une forme de mensonge qui tient aussi du jeu. Cette fonction ludique permet aussi de prendre de la distance vis-à-vis de sujets très intimes ou un peu durs sans jamais perdre en profondeur.
L’humour permet-il de garantir le doute ?
Cela m’amuse de colorer certains propos d’une nuance de drôlerie. Dites de manière amusante, les choses semblent fausses. Le corps, la tonalité de la voix peuvent invalider un propos d’une grande justesse tandis que des idioties proférées de manière extrêmement sérieuse et entourées de vocabulaire théorique peuvent paraître vraies. Certains peuvent dire des choses parfaitement incroyables tant leur présence est forte et crédible.
Il s’agit toujours de ce même jeu avec les garants de la vérité.
Certains vous reprocheront un spectacle réservé au milieu de la danse. Quelles réflexions cela vous inspire-t-il ?
La question s’était déjà posée pour Journal d’inquiétude, mais avait été gommée par la part d’universel portée par la question humaine du vieillissement. Pour Tout ceci (n’) est (pas) vrai, je pense que toute approche culturelle d’un objet est faite avec les prétentions savantes. Le livre de Jacques Rancière, Le maître ignorant, est très intéressant sur le sujet. L’enseignement émancipateur est à opposer à l’enseignement abrutissant. Beaucoup de savants sont des enseignants abrutissants, ils donnent la hauteur de leur savoir en éloignant l’autre de la capacité de comprendre.
Ne pas saisir l’ensemble du contexte est sans importance, il suffit de tenir le fil des petits ridicules. Ce personnage qui porte un grand discours et une grande hauteur de vue dans son domaine croit que cette hauteur s’applique à d’autres champs de compétences dont le corps.
Il me semble possible de s’intéresser au personnage même si l’on ne comprend pas son discours. Sa fatuité comme ses difficultés racontent une histoire. Le spectateur assiste aux conflits qui naissent des obsessions dérisoires des uns et des autres, chacun propriétaire d’une vérité. D’un côté le fantasme de posséder un domaine, d’en maîtriser les enjeux ; de l’autre celui de connaître et de sentir parfaitement son corps, de posséder la conscience.
Dans votre œuvre quelle est l’interaction entre réel et fiction ? Nous savons que pour donner du corps et de la crédibilité à une réalité, il faut parfois mentir et qu’en revanche il est possible de nourrir une fiction de fragments de réel.
La vérité ne peut être montrée. Quelle que soit l’intention de celui qui veut documenter le réel, il ne fait que construire sa propre fiction sur une réalité.
Le mensonge doit être appuyé sur une compétence reconnue qui donne une autorité. Dans la première version, Laurence Louppe était celle qui donnait une crédibilité à cette figure historique fantasmée. Il s’agit donc de réunir des gens qui font autorité et des gens qui ont une telle compétence que leurs faux peuvent sembler vrais. La danse de santé d’Amédée Baë pourrait exister. La vérité entre alors dans la fiction et la fiction fait le reste. Il y a de l’extraordinaire dans la fiction alors que le regard du vrai est toujours banalisé.
Pour finir, je voudrais revenir sur le doute comme processus de création, comme méthode. Le doute comme rapport au monde à la fois en tant qu’artiste et en tant que personne.
J’utiliserais le mot impermanence plutôt que doute. Le fait que tout soit impermanent, que tout soit en mouvement, toujours en reformation appelle à être conscient du doute que l’on a sur ce que l’on voit. Rien ne garantit que ce que je vois aujourd’hui soit le même demain. Cela m’intéresse en tant qu’individu d’être conscient, parce que sinon je risque d’avoir mal, de prendre une claque. Cela n’est pas une suspicion permanente, mais la recherche d’un doute juste vis-à-vis de ce que l’on voit ou même de ce que l’on ressent. Avoir toujours conscience que l’on peut entendre moins bien, sentir moins bien, etc. Admettre cela revient à ne pas avoir de certitude et permet une grande ouverture. Le doute accepté permet d’avancer plus facilement que le doute combattu qui peut se transformer en déception.
Comme artiste, il est important d’avoir conscience de l’impermanence de son œuvre. C’est seulement une question d’ego. De toute manière, les choses arrivent et l’œuvre sera transformée par un nouveau contexte, une nouvelle époque.
Le spectateur doit donc emporter avec lui ce doute nouvellement acquis en essayant de démêler le vrai du faux. Mon intention fondamentale dans ce projet est d’apporter le doute. Ni l’inquiétude, ni la suspicion mais pousser les autres à ne pas tout prendre pour argent comptant. Expérimentez. Nous sommes trop dans la croyance et trop peu dans l’expérience. Ne croyez pas, vivez.
Photo : © Agathe Poupeney - Photoscene.fr
[1] Du 28 au 30 janvier 2010 à 20h30 au Théâtre Sylvia Montfort - Paris, dans le cadre du Festival Faits d’Hiver.
[2] Centre d’Etudes et de Recherches en Anthropologie du Mouvement.